25 000 options, un courrier, trente ans de silence
En septembre 1993, Eric Gullichsen, fondateur d’une petite entreprise de réalité virtuelle, accepte de siéger au comité technique d’une start-up de puces graphiques que personne ne connaît encore : Nvidia. En échange, 25 000 options sur actions. Son contrat, dit-il, prévoit qu’elles s’acquièrent par trimestre, sur un an.
En avril 1996, le directeur financier de Nvidia lui écrit que 15 625 options seulement sont acquises, sur la base d’un calendrier de quatre ans. Il exerce ce qu’on lui indique, et passe à autre chose. En 2024, il relit le contrat d’origine. Les 9 375 options manquantes, après des divisions d’actions qui multiplient le nombre de titres par 480, représenteraient 4,5 millions d’actions, soit environ un milliard de dollars.
Nvidia n’a pas contesté l’authenticité du document. Elle a répondu que la demande était prescrite. Après un an de courriers entre avocats, il a renoncé à plaider. Son récit, publié le 28 septembre 2026, a fait 1 083 points et 454 commentaires sur Hacker News, puis a été repris par TechSpot et Tom’s Hardware le 29.
Ma thèse : dans une entreprise, ce que vous oubliez de réclamer vous coûte plus cher que ce que vous signez mal. On relit un contrat avant de le signer. Presque personne ne le relit après.
Le vrai problème n’était pas le contrat
Le contrat de Gullichsen était clair, à l’en croire, et le courrier de 1996 le contredisait. L’erreur n’a coûté quelque chose que parce qu’elle est restée trente ans sans que personne compare les deux documents. Le droit protège celui qui réclame à temps, pas celui qui avait raison.
La même chose existe en petit dans n’importe quelle entreprise, et les cas classiques se ressemblent : une révision de prix prévue au contrat et jamais appliquée, un avoir promis par un fournisseur et jamais reçu, une pénalité de retard qu’on n’a pas facturée par politesse, une garantie qu’on découvre expirée le jour où la machine lâche. Aucun de ces cas ne se voit dans la comptabilité, puisqu’il n’y a rien eu à comptabiliser.
Les délais français, à garder sous les yeux
Je ne suis pas avocat, et chaque situation a ses exceptions. Mais les délais de base se lisent dans les codes, et ils sont plus courts que ce que croient la plupart des dirigeants :
- 5 ans : le délai de droit commun pour réclamer une somme due, à partir du jour où vous avez connu ou auriez dû connaître les faits (article 2224 du Code civil), et le délai entre commerçants (article L110-4 du Code de commerce).
- 2 ans : pour un professionnel qui réclame un paiement à un client particulier (article L218-2 du Code de la consommation). Une facture à un particulier oubliée en 2024 est perdue fin 2026.
- 3 ans : pour un salarié qui réclame un salaire (article L3245-1 du Code du travail).
- 2 ans à partir de la découverte : pour agir sur un vice caché (article 1648 du Code civil).
- 20 ans : le délai butoir, au-delà duquel plus rien ne se réclame, même si vous venez de découvrir le problème (article 2232 du Code civil).
Ce que j’ai mis en place pour ne pas être Gullichsen
La réponse n’est pas un logiciel de gestion des contrats à plusieurs centaines d’euros par mois. C’est un registre des droits : un tableau qui liste, contrat par contrat, ce qu’on vous doit et jusqu’à quand vous pouvez le demander. Un Google Sheets gratuit suffit.
Le travail pénible, c’est de lire les contrats pour remplir le tableau. C’est là que l’IA sert. Avec Claude Sonnet 5.5 par l’API, facturé 2 $ par million de tokens en entrée et 10 $ en sortie, un contrat de dix pages pèse environ 8 000 tokens. Quarante contrats, c’est 320 000 tokens lus et 20 000 écrits : 0,84 $ au total. Dans l’application Claude ou ChatGPT, par abonnement, c’est inclus.
Pour les rappels, Google Agenda, gratuit lui aussi : une alerte six mois avant chaque date limite, une autre un mois avant. Si vous voulez que la ligne du tableau crée l’alerte toute seule, un scénario Make, dont l’offre Core démarre à 9 € par mois, le fait en quatre modules. Ce n’est pas indispensable pour commencer.
L’instruction à copier
Voici la consigne que je donne à l’IA, un contrat à la fois. Elle ne lui demande pas de juger, seulement de relever :
« Lis ce contrat. Liste sous forme de tableau tout ce que l’autre partie me doit ou s’est engagée à faire pour moi : sommes, remises, avoirs, révisions de prix, garanties, pénalités, délais de livraison, préavis. Pour chaque ligne, donne la clause exacte citée mot pour mot, la date ou l’événement qui déclenche le droit, et la date à laquelle il expire si le contrat l’indique. N’invente aucune date : si le contrat ne la donne pas, écris “non précisé”. »
La phrase qui compte est la dernière. Sans elle, le modèle comble les trous avec des dates plausibles. Et la citation mot pour mot vous permet de vérifier chaque ligne en dix secondes, contrat ouvert à côté.
- Colonne A : le contrat (client, fournisseur, bail, assurance, associé).
- Colonne B : ce qu’on me doit, en une phrase.
- Colonne C : la clause, citée.
- Colonne D : la date de départ du droit.
- Colonne E : la date limite pour réclamer, calculée avec les délais ci-dessus.
- Colonne F : fait ou pas, et la date du courrier envoyé.
Ce que ça coûte, ce que ça rapporte
Le premier passage prend une demi-journée : rassembler les contrats en PDF, les passer un par un, relire les lignes. Ensuite, dix minutes par nouveau contrat signé. Le coût en IA reste sous un euro.
Ce que ça rapporte, je ne peux pas le chiffrer pour vous, et je me méfie de ceux qui le font. Ce que je sais, c’est ce qu’une seule ligne pèse : une indexation annuelle de 3 % jamais appliquée sur un contrat client de 2 000 € par mois, c’est 720 € perdus la première année, et l’écart se cumule chaque année suivante. Il suffit d’une ligne de ce genre pour payer largement la demi-journée.
Ce que je ne sais pas
Toute l’histoire vient du récit de Gullichsen lui-même. Nvidia n’a pas publié sa version, et TechSpot rapporte seulement qu’elle a invoqué la prescription et refusé tout accord. Il est possible que le calendrier de quatre ans ait eu une justification qu’on ignore. La leçon tient quand même : il a eu vingt-huit ans pour poser la question, et il ne l’a pas posée.
Les délais cités sont les règles générales. Un contrat peut les aménager, certains événements les suspendent, et un courrier bien envoyé peut les interrompre. Pour un montant important, la ligne du tableau se termine par un rendez-vous avec un avocat, pas par un modèle de langage.
Le geste de lundi matin
Prenez vos cinq contrats les plus importants, clients et fournisseurs confondus. Passez-les un par un avec l’instruction ci-dessus, et notez dans un tableau chaque ligne dont la date limite tombe dans les douze prochains mois.
Et si vous voulez qu’on installe ce registre avec l’assistant qui lit vos contrats, c’est l’objet de notre service : assistant IA interne.
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